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Portrait en pied de la marquise de Pompadour
Historique
cat3_p_0Vente « d’une riche collection d’articles curieux de tout genre » [Lespinasse d’Arlet], Paris, maison des divisions supplémentaires du Mont-de-Piété, 45 rue Vivienne, 11 juillet1803, organisée par Paillet et Delaroche, lot 335 : « Un très beau Tableau peint au pastel, par le célèbre Latour. Il représente Madame de Pompadour, de grandeur naturelle, en pied et assise, tenant un Livre de musique, et près d’un bureau où sont posés des Livres et autres accessoires. Ce morceau, le plus grand Ouvrage de cet Artiste, est recouvert par une belle Glace blanche faite exprès à Saint Gobain, et a appartenu à feu Louis XV. » Le portrait est à cette occasion acquis par Alexandre Joseph Paillet (1743-1814), l’un des deux organisateurs de la vente, pour la somme de 500 francs, et aussitôt revendu au Musée central des Arts1.
Bibliographie
cat3_p_1Salmon, 2018 Xavier Salmon, « Pastels du musée du Louvre. xviie-xviiie siècles », Paris, musée du Louvre éditions et Hazan, 2018, cat. 90, p. 182-191 ; Ribeiro, 2020 Aileen Ribeiro, « Boucher und die Mode » in Astrid Reuter (dir.), François Boucher. Künstler des Rokoko (catalogue d’exposition, Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle, 14 novembre 2020 – 6 avril 2021), Cologne, Wienand, 2020, p. 174-177, fig. 2 p. 175, note 4 p. 177.
1cat3_p_2Quentin La Tour fut un admirable pastelliste et un grand magicien de la couleur, la nature l’avait moins heureusement doté sous le rapport du caractère. Il était habituellement quinteux et fantasque. Très avancé dans les doctrines des Encyclopédistes, il affectait avec les grands une désinvolture frisant l’impertinence. On le voit reprocher au Dauphin que ses enfants sont fort mal élevés et qu’il se laisse duper par des fripons. Le roi lui-même doit subir ses boutades : pendant une séance de pose (Fig. 3-1), il fatigue Louis XV par un éloge outré des étrangers :
2cat3_p_3– Mais je vous croyais Français, lui dit le roi surpris. – Non, sire, répond hargneusement La Tour, je suis Picard, de Saint-Quentin.
3cat3_p_4L’exécution du portrait de Mme de Pompadour, notamment, est marquée de péripéties et d’incidents sans nombre. Quentin La Tour n’aime pas la favorite. De premières ouvertures lui sont faites en 1750, il les repousse ; prié de se rendre à Versailles auprès de la marquise, il se contente de répondre à l’envoyé :
4cat3_p_5– Dites à Madame que je ne vais pas peindre en ville.
5cat3_p_6Mme de Pompadour, dépitée, en écrit à son frère, le marquis de Marigny, qui est lié avec l’artiste. Son intervention amène un rapprochement et La Tour jette sur le papier deux préparations de son tableau. Puis il reste deux ans sans y travailler ; tous les prétextes lui sont valables pour se dérober. A Marigny qui le presse il écrit qu’il se sent en proie « à un abattement, à un anéantissement qui lui font craindre la fièvre », et il veut essayer « si l’air lui fera du bien ». Marigny se fâche alors, mais sans plus de résultat. Mme de Pompadour, qui tient à son portrait, essaye de la douceur : « Je suis, lui mande-t-elle, à peu près dans le même embonpoint où vous m’avez vue à la Muette et je crois qu’il serait à propos de profiter du moment pour finir ce que vous avez si bien commencé. Si vous pouvez venir demain, je serai libre et avec si peu de monde que vous voudrez. Vous connaissez, Monsieur, le cas que je fais de vous et de vos admirables talents. »
6cat3_p_7Vaincu par tant d’insistance, La Tour cède enfin et se rend à Versailles, sur la promesse qu’aucun fâcheux ne viendra interrompre le travail. Mais, en bon philosophe, il est bien résolu à « donner une leçon à ces gens-là ». Dès que la marquise est installée, il se met à son aise, enlève les boucles de ses escarpins, son col, sa perruque, ses jarretières et se coiffe d’un bonnet de taffetas. Survient le roi :
7cat3_p_8– Vous aviez promis, madame que votre porte serait fermée. – Je ne vous dérangerai pas, fait le roi souriant ; je vais rester là bien tranquille. Continuez. – Il ne m’est pas possible d’obéir à Votre Majesté ; je reviendrai lorsque madame sera seule : je n’aime point à être interrompu. Et il s’en fut.
8cat3_p_9Enfin, après trois ans d’efforts et de mécomptes, le portrait fut achevé et figura au Salon de 1855. Malgré l’évidente mauvaise volonté mise par La Tour à peindre la favorite royale, les témoignages du temps s’accordent à reconnaître qu’il mit de la galanterie à l’embellir. Combien différente et plus véridique est la « préparation » du tableau, qui se trouve aujourd’hui au musée de Saint-Quentin !
9cat3_p_10Mais, en dépit de son exécution volontairement flatteuse, ce portrait n’en est pas moins une œuvre de premier ordre, l’une des meilleures de La Tour. Sainte-Beuve lui a consacré une de ses pages les plus brillantes :
10cat3_p_11« C’est la personne même, écrit-il, qui est de tout point merveilleuse de finesse, de dignité suave et d’exquise beauté. Tenant en main le cahier de musique avec légèreté et négligence, elle est tout à coup distraite. Elle semble avoir entendu du bruit et retourne la tête. Est-ce bien le roi qui vient et qui va entrer? Elle a l’air d’attendre avec certitude et d’écouter avec sourire. Sa tête ainsi détournée laisse voir le profil du cou dans toute sa grâce et ses petits cheveux très courts, délicieusement ondés, dont les boucles s’étagent et dont le blond se devine encore sous la demi-poudre qui les couvre à peine. La tête nage dans un fond bleuâtre qui, en général, est celui de tout le tableau. L’œil est partout satisfait et caressé ; c’est de la mélodie plus encore que de l’harmonie. Il n’est rien dans ce boudoir enchanté qui ne semble faire sa cour à la déesse. Elle-même a les chairs et le teint d’un blanc lilas, légèrement azuré. Ce sein, ces rubans, cette robe, tout cet ensemble se marie harmonieusement. Tout dans la physionomie, dans l’attitude, exprime la grâce, le goût suprême, l’affabilité et l’aménité plutôt que la douceur, un air de reine qu’il a fallu prendre, mais qui se trouve naturel et se soutiendra sans trop d’efforts.2 »
11cat3_p_12Mme de Pompadour se déclara satisfaite du pastel, mais quand vint l’heure du règlement, les difficultés recommencèrent. La Tour ne demandait rien moins que quarante-huit mille livres ! Après bien des pourparlers et des tiraillements, il dut se contenter de la moitié de cette somme, mais il ressentit de cette déconvenue une colère qui fut très longue à s’apaiser.
12cat3_p_13Le portrait de Mme de Pompadour passa, on ne sait comment, entre les mains du comte de Lespinasse d’Arlet, puis fut acquis, en 1797, par le Muséum des Arts. Il resta dans la poussière des réserves nationales jusqu’en 1838, date à laquelle il fut transféré au Louvre, où il figure aujourd’hui dans la salle des Pastels.
13cat3_p_14Hauteur : 1.70. – Largeur : 1.20. – Figure grandeur naturelle.
Voir sur le site des collections du musée du Louvre : https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl020213445 : « Données historiques ».
Sainte-Beuve, s. d. Charles Augustin Sainte-Beuve, « Mme de Pompadour », Causeries du lundi, Paris, Garnier frères, s. d. (5e éd.), tome deuxième, p. 486-511.